Serge FAUCHIER

Je peins, mes supports posés au sol, et je m'efforce à peindre très plat, écrasant parfois la couche de couleur sur la toile ou le papier, de façon à donner au regard l'impression de son adhésion, du moins celui d'une grande proximité.

Chaque peinture est à la fois concentrée à l'intérieur de ses limites et ouverte sur ses quatre côtés. Les placer côte à côte afin de déceler une continuité de l'une à l'autre ne révèlerait rien, car elles ne se relient pas dans l'étendue. Chaque peinture est telle une feuille d'espace qui se surimpose à une précédente et pourrait éventuellement dessiner une configuration pour la suivante.

L'espace que mes peintures constituent est donc feuilleté, son épaisseur se dessine à l'aune de leur succession. Ses étendues latérales sont expansives; l'augmentation de leur aire est corrélative à celles qu'ouvrent les expériences et les champs de connaissance sollicités par ma pratique.

Je parle d'épaisseur, d'expansion et non de profondeur, car peindre ne renvoie pas, du moins pour moi, à une volonté de désenfouissement pour une mise à jour de facteurs obscurs qui, depuis l'ombre, activeraient mes choix et dirigeraient mes actions.

L'espace que je poursuis est sans généalogie, même s'il croise et se reconnaît par moments dans des entreprises et des uvres passées. Il s'est constitué tel une nuée, un champ magnétisé tout à la fois rassembleur et dispersif.

Imprévisible, un beau jour, il a pris, tel une substance. Depuis, je l'accompagne tout comme il le fait pour moi.

Il se concentre et se disloque avant de se réunir à nouveau, mais suivant une autre figure pour une autre hypothèse.

J'aime et encourage ces mouvements contraires en constants déplacements. Même si ce qu'ils découvrent est sans résolutions, car ces irrésolutions deviennent alors ses motifs.

Je peux faire un récapitulatif des moments qui ont contribué à cette formation, raconter l'histoire, mais je serais bien à peine pour dresser le diagramme qui montrerait l'ordre de ses influences, les places et apports de chacune.

Serge Fauchier - j uin 2009

photo : 170 x 190 cm mars 09



Bio

Serge FAUCHIER

né le 1er Février 1952 à Saint Avit Sénieur (Dordogne)

vit et travaille à Perpignan

EXPOSITIONS PERSONNELLES

EXPOSITIONS COLLECTIVES

OEUVRES DANS LES COLLECTIONS PUBLIQUES

BIBLIOGRAPHIE

CATALOGUES

LIVRES

Textes:

Cette vision fugitive , Yves Michaud

Entretien avec Pierre Manuel

Quatrième de couverture de Au revers de la couleur , Philippe Cyroulnik

EXPOSITIONS PERSONNELLES

2009 Galerie AL/MA - MONTPELLIER

2009 Licence III PERPIGNAN

2008 Galerie Jacques GIRARD - TOULOUSE

[ diaporama de l'exposition ]

2008 Galerie 16/10 - AVIGNON

[ diaporama de l'exposition ]

2008 L A Monestarié BERNAC près d'ALBI

2007 Galerie AL/MA - MONTPELLIER

2007 Licence III atelier de création contemporaine - PERPIGNAN

2006 Galerie Jacques GIRARD -TOULOUSE

2005 C.R.A.C. Hôtel de Sponeck - MONBELIARD

2005 "Sans Titre" C.IA.M de l'Université de TOULOUSE LE MIRAIL

[ entretien avec Pierre Manuel ]

[ diaporama de l'exposition ]

2004 Fondation du Château de JAU - CASES DE PENE

[ Cette vision fugitive - texte d'Yves Michaud ]

[ diaporama de l'exposition ]

2004 Galerie AL/MA - MONTPELLIER

2003 Galerie Tonnerre de Brest- SAINT-ETIENNE

2002 Galerie Esca - MILHAUD NIMES

2001 «Neuf peintures» Musée d'Art Moderne - CERET

1998 Halle au Poisson - PERPIGNAN

1997 Musée Garret - VESOUL

1995 Galerie Thérèse Roussel - PERPIGNAN

1995 Galerie Jean Fournier - PARIS

[ diaporama de l'exposition ]

1992 FIAC Galerie Jean Fournier - PARIS

1991 Musée d'Art Moderne - COLLIOURE

1991 Galerie Jean Fournier - PARIS

[ diaporama de l'exposition ]

1990 Galerie Esca- MILHAUD - NIMES

1988 Galerie Jacques Girard - TOULOUSE

1988 Prieuré de Serrabone - PYRENEES ORIENTALES

1985 Institut Français - BARCELONE

1984 Galerie Zographia - BORDEAUX

1984 C.D.A.C.C. Musée Puig - PERPIGNAN

1977 Galerie A16 -PERPIGNAN

1976 A.D.D.A MARSEILLE

1973 Galerie du Fleuve -BORDEAUX

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PRINCIPALES EXPOSITIONS COLLECTIVES

2009 Toreador -VAUVERT

2007 "La Couleur toujours recommencée" Hommage à Jean Fournier- Musée Fabre- MONTPELLIER

2007 Galerie Jacques Girard- TOULOUSE

2007 Autour d'un livre objet 1980-2005, Oeuvres croisées - Médiathèque - PERPIGNAN

2006 Le Ring Jean Fournier Un choix d'uvres sur papier- NANTES

2005 «Le Bonheur des peintres»Hommage à H.Matisse. Musée - COLLIOURE

2004 Espace d'Art Contemporain Gustave Fayet - SERIGNAN

2001 Galerie Jean Fournier - PARIS

2001 L'Ornithorynque Onirique - Hôtel Siré - PERPIGNAN

1999 Institut Français - Galerie Delacroix - TANGER (Maroc)

1998 Institut Français «Aux sources Florentines» FLORENCE

1997 Musée de CERET : «Yves MICHAUD, 25 ans de collection d'Art Contemporain»

1997 Fondation du Château de JAU

1997 Proposition I - Carré Sainte Anne - MONTPELLIER

1996 Hommage à Kimber SMITH Galerie Jean Fournier - PARIS

1996 «Midi Pile» Salon de Montrouge - PARIS

1996 Librairie-Galerie La Hune Présentation du livre de Yves Michaud «Les marges de la vision» - PARIS

1995 "Papel Papel" Galerie Jean Fournier - PARIS

1994 "Vert Printemps" Galerie Jean Fournier - PARIS

1994 "Persistance Peinture des années 80" C.A.P.C. Musée d'Art Contemporain - BORDEAUX

1992 "Inventaire" Galerie Esca - MILHAUD - NIMES

1992 Château de Castelnou - PYRENEES-ORIENTALES

1992 Maison de Province - ZWOLLE (PAYS BAS)

1992 Musée - MONTBELLIARD

1992 Salon de Montrouge - PARIS

1991 Foire de Bâle, Galerie Jean Fournier - BALE

1991 FIAC 91 Galerie Jean Fournier - PARIS

1990 "Collection pour une région" FRAC Aquitaine, Musée du Périgord - PERIGUEUX

1988 Galerie Regard - PARIS

1987 Galerie Jacques Girard - TOULOUSE

1987 "Petit Salon" Galerie Jean Fournier FIAC 87 - PARIS

1987 "Oeuvres Choisies" Galerie Esca - MILHAUD - NIMES

1986 "Peintres à Suivre"Expositions Itinérante Eighty Magazine - PARIS / PROVINCE

1983 "Fragments/Figures" Musée des Beaux- Arts - MONTREAL (CANADA)

1982 "Fragments/Figures" C.A.P.C. Entrepôt Lainé -BORDEAUX / MADRID / BARCELONE

1981 "5 Peintres Français Aujourd'hui" Galerie 121 - ANVERS

1980 "6 Peintres Français Aujourd'hui" Neue Galerie - AIX-LA-CHAPELLE

1979 "Pintura de Uei en Occitania" - NIMES

1978 Impact III Musée d'Art et d'Industrie - SAINT ETIENNE

1976 Galerie Jean Fournier - PARIS

1974 "4 painters" Pierre Matisse Gallery - NEW-YORK

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BIBLIOGRAPHIE

Les Entretiens d'Al/MA Pierre Manuel Éditions Méridianes 2007

La couleur toujours recommencée "Hommage à Jean Fournier, marchand à Paris (1922-2006) Actes Sud/ Musée Fabre 2007.

Serge Fauchier: "Changer le regard pour changer le monde" -Papiers Libres n°35 - Février 2004

Eric Villagordo: "La lumière ou comment travailler de manière moderne..." page 406 à 408 in Acte du colloque " Rythmes et lumières de la Méditerranée" - Université de Perpignan 2002

Lise Ott: "L'engagement des artistes" - Papiers Libres n° 36 - Avril/mai/juin 2004

Jeanne Susplugas - Papiers Libres - Hors série décembre 98

Serge Fauchier - «Rouge Champaigne» Papiers Libres n° 8 Mars 1997

Yves Michaud - «Les marges de la vision» ed. J.Chambon 1996

Serge Fauchier - notes de travail - Papiers Libres n° 1 Juin 1995

Skimao - De la Justesse - Artention n°15 1990

Lise Ott - Peintres à Suivre - Eighty Magazine n°14 1986

Christian Limousin - Fauchier Fragment - Pictura Edelweiss n°2 1983

Didier Arnaudet - Axe Sud n°4/5 1982

Jacques Lepage - Opus n°49 1974

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CATALOGUES

Le Ring texte de Pierre Wat - catalogue 2006 et Conférence d'Yves Michaud «Jean Fournier et les peintres»

«Le bonheur des peintres» préface d'Yves Michaud

"... d'un monde dont le sens reste à venir." Entretien Serge Fauchier /Pierre Manuel C.I.A.M - Université de Toulouse Le Mirail

Serge Fauchier / Château de Jau été 2004 textes d' Yves Michaud et de Grégoire Müller - Cases de Pène 2004

«Aux sources Florentines» préface de Robert Lafont - Institut Français de Florence 1998

Proposition I - Entretien Pierre Manuel- Serge Fauchier - Montpellier 1998

C.R.A.C Montbéliard L'été du 19, texte de Philippe Cyroulnik - 1997

Musée de Vesoul Serge Fauchier -notes de travail - 1997

«Midi Pile» Salon de Montrouge 1996

Mostra de Cultura Rossellonesa Palma de Majorque 1986

Serge Fauchier "Garder le silence c'est peindre" édition Galerie Jean Fournier 1995

Musée d'Art Contemporain de Céret Catalogue de la collection 1993

Dation Pierre Matisse Centre Georges Pompidou Paris 1992

Salon de Montrouge Paris 1992

.Musée d'Art Moderne de Collioure, textes de Yves Michaud, Jean-Patrick Maslier, Skimao 1991

Yves Michaud Absorption Galerie Jean Fournier 1991

Serge Fauchier texte de Jean Reynal Festival d'Estavar 1990

Prieuré de Serrabone, texte de Serge Fauchier 1988

Galerie Jacques Girard, textes Serge Fauchier Toulouse 1988

Institut Français préface de Jacques Quéralt et Claude Massé Barcelone 1984

«Le tableau est un piège pour le regard» Perpignan 1984

C.D.A.C.C. préface de Jacques Quéralt Perpignan 1984

Fragments/Figures Caja de Pensiones Madrid 1982

Fragments/Figures C.A.P.C. Bordeaux 1980

6 Peintres Français Aujourd'hui Neue Galerie Aix la Chapelle 1980

4 Painters Pierre Matisse Gallery New - York 1974

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LIVRES

SERGE FAUCHIER

textes de Christian Limousin" Car c'est aux failles que suinte la couleur en gestes de souveraineté"

et James Sacré "Entre peinture et poème l'éclairage vient peut-être de l'écart "

Les exemplaires numérotés de I à XXX* signés par l'artiste et les auteurs* incluent une oeuvre originale de l'artiste*,

les exemplaires numérotés de 31 à 60 sont signés par l'artiste et les auteurs. Editions MERIDIANES 2007

AU REVERS DES COULEURS collection «LES AFFINITES» éditions Le 19 CRAC Montbéliard (janvier 2006)

[ quatrième de couverture de Philippe Cyroulnik ]

ECRITS PASSAGERS Serge Fauchier éditions TRABUCAÏRE 1998

PETITE ARCHEOLOGIE SENSIBLE DU ROUGE

Serge Fauchier et Christian Limousin éditions TRABUCAÏRE 1995

MURMERE

Serge Fauchier et Christian Limousin Collection ECBOLADE 1976

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Cette vision fugitive

Yves Michaud

dans le catalogue de l'exposition S.F. au Château de JAU, 2004

Serge Fauchier travaille dans le retrait. Il n'est guère présent dans le monde de l'art, sinon pour quelques connaisseurs qui soutiennent et apprécient son travail. Ce peut être vu comme un anachronisme, une insouciance, une indépendance - à moins que ce ne soit la marque d'une recherche à part, d'une attitude et d'une visée différentes. Le résultat, en tout cas, est maintenant là: une oeuvre importante qu'il est temps de reconnaître dans son ampleur.

Serge Fauchier s'est engagé très tôt dans une aventure, dont la poétique est singulière et personnelle. Je ne suis même pas certain que l'on puisse parler d'un choix, ce qui voudrait dire qu'il aurait pu vouloir faire autrement. Je crois que très profondément il ne pouvait pas faire autrement.

C'est par rapport à cela qu'il faut comprendre sa vie retirée à Perpignan, ville étrangement loin de tout, y compris, contre toute évidence, de la bouillonnante Catalogne à peine à quelques dizaines de kilomètres. Fauchier aurait pu rester à Marseille où il avait commencé à se faire une place dans les années 70; il aurait pu s'installer à Paris. Il ne l'a pas fait car la recherche qu'il mène n'a besoin que de concentration et d'imagination.

Inscrit dans un contexte, Fauchier l'a pourtant d'abord été quand, tout jeune, à peine sorti de l'école d'art, il réalisait des peintures déjà fortes proches des démarches à la fois néo-primitives, déconstructives et matérialistes des artistes de Supports-Surfaces. Il a cependant vite éprouvé le besoin non pas de prendre ses distances mais de travailler à l'écart.

Je dis toutes ces choses car il me semble que marquer l'ensemble de ces différences, marquer cette absence de références et de contexte, est indispensable pour parler de la peinture de Serge Fauchier. Qu'est ce que cela pourrait bien vouloir dire de l'inscrire dans une filiation avec la peinture américaine ( et avec qui?), ou dans une histoire française qui le situerait au côté d'autres peintres dont il partagerait l'aventure. Il a été proche et reste ami de Claude Viallat - mais qu'ont-ils de commun? Il a été fasciné par Hantaï mais qu'y a-t-il comme parenté dans leurs démarches si différentes et un usage de la couleur si éloigné. Même la manière puissante de racler la couleur et de produire des formes par des gestes amples de soustraction ne peut guère que «faire penser à» Soulages, bien que ce soit peut-être la référence la moins forcée et que la présence massive des tableaux ait parfois quelque chose de commun.

Venons en justement à ces formes et à cette oeuvre.

Sur une vingtaine d'années, l'itinéraire est assez clair et il s'articule en un certain nombre de phases.

Il y a d'abord le temps des toiles structurées par des mouvements amples d'arabesques. Ces formes ne sont pas obtenues directement par un dessin, mais au fil des recouvrements de couches de couleurs légères qui, à leur lisière, dessinent ce mouvement d'arabesque .

Vient ensuite le temps que je ne sais trop comment définir, sinon comme temps des anneaux, des bulles et des halos. Toujours sur le même principe des passages et recouvrements de couleurs qui font forme à leurs lisières, mais avec une occupation de la surface différente, Serge Fauchier obtient au cours des années 1990 des formes d'anneaux ou d'arcs de couleurs qui donnent une autre organisation à la toile. Les variations dans l'occupation de la surface sont importantes et parfois il reste si peu de ces anneaux, il ont pris une telle dimension, que ce qui en apparaît est seulement une forme ou un bloc de forme sur le fond de la toile. Dans les uvres récentes, cette forme se transforme en une sorte d'arche ou de jambage coloré.

Matériellement, le principe du travail n'a guère changé: la couleur est déposée liquide sur la toile et elle est travaillée par soustraction avec des raclettes qui la répartissent et enlèvent le surplus. Le travail des couches successives , trèslégères, donne la tonalité finale souvent d'un rouge brun chargé de l'histoire des passages successifs de couleur. Le caractère soustractif-additif du geste de racler la couleur, désormais répandue sur un enduit blanc préalable et non plus comme pendant longtemps sur le fond écru de la toile, a aussi ce sens que la couleur est autant dessinée par le geste que passée. Le geste du peintre fait dessin. Ce ne serait qu'une manière de parler (tous les peintres «modernes» expliquent qu'ils dessinent directement avec la couleur) s'il n'y avait chez Fauchier une sorte de préparation au geste de dessiner à travers des essais innombrables de formes dans des cahiers de dessins réalisés avec des feutres de couleur. Le terme juste est effectivement celui d'entraînement: on a le sentiment que Serge Fauchier part à la recherche de schémas mentaux qui seront ensuite réalisés en grand dans le dessin des toiles.

Qu'est-ce que je fais ici en décrivant maladroitement en mots une démarche de réalisation, un mode de production? Je donne une explication des formes qui se proposent sur les toiles. Je raconte une histoire, une genèse censée nous familiariser avec ces formes et les rendre à la fois moins étranges et plus étranges: au lieu de les voir tout simplement comme des formes peintes sur un fond, il devrait être possible de les appréhender comme le résultat de forces et de processus, de mieux en voir la charge. Sauf que c'est plus facile à dire qu'à faire et qu'il y a probablement derrière une telle tentative une part d'illusion: s'il est vrai que savoir quelque chose de la manière dont une peinture est réalisée nous éclaire sur certains effets et nous permet de mieux les ressentir (un effet de glacis ou de translucence) il est vrai aussi que le but de l'aventure n'est pas que le regardeur et l'artiste échangent leur place. La connaissance de la poïétique d'une uvre ne fait pas la perception de cette uvre. La poïétique, le mode de production de l'objet concerne l'artiste et ses pairs, mais le regardeur, lui,reste toujours devant des objets finis dont les effets ont bien été produits mais ne sont pas la simple traduction des techniques utilisées, dont certaines ne sont d'ailleurs même pas descriptibles.

Il me faut donc aborder avec beaucoup de difficulté ce passage, cette transition énigmatique: comment se fait-il qu'une poétique picturale, l'aventure personnelle d'un peintre en quête de ce qu'il recherche, lui et lui seul, puisse susciter chez le regardeur une expérience picturale qui ne recoupe certainement pas son expérience mais soit reconnue comme une expérience d'une grande uvre picturale.

La clef est probablement à chercher dans la série. C'est, en ce sens, une erreur de croire qu'une peinture de Fauchier, puisse être à elle seule une réussite. A la rigueur, elle n'a pas toute sa réalité isolée. Elle peut, certes, être puissante, équilibrée, imposante,suspendue dans un équilibre instable et ferme, mais cela ne suffit pas à en faire quelque chose. Ce qui en fait quelque chose, c'est la série, le passage entre les oeuvres

Dans une note d'atelier Serge Fauchier le dit mieux que je ne saurais le dire: «chaque toile est considérée comme un fragment d'un espace beaucoup plus vaste aux confins indéfinis. Pour cela, elles sont toutes travaillées dans leur globalité, jusqu'aux bords, sans être cloisonnées, car toute division reviendrait à concevoir chacune comme une totalité alors qu'elles ne sont que parcelles, avec leurs propres cloisons confondues avec leurs limites matérielles».

Il dit aussi: «Je regarde moins les choses que ce qui se passe entre elles: les écarts et les distances qui suivant leurs grandeurs génèrent des rapports différents ou encore les flux et courants d'attraction ou de répulsion que leurs natures impriment et qui viennent se substituer au vide».

De là son recours à la notion de figure pour parler d'un art pourtant caractéristiquement abstrait, par quoi il ne faut pas entendre quoi que ce soit qui ait à voir avec la forme extérieure des choses ou leur référence (l'ordre du figuratif), ce qui ne surprendra guère, mais un rythme, une dynamique de configuration. Je le cite encore: «pour ma définition de la figure, je renvoie à J.M. Pontévia: 'Figure ne veut pas dire forme (eidos, morphè); la figure est plus proche du rythme que de la forme, si par rythme on entend skéma, schème, configuration temporelle, figure découpée dans le temps (Pound)'».

Le paradoxe de la peinture de Serge Fauchier est qu'elle doit être aussi saisie dans les intervalles entre les toiles. C'est une peinture du processus où ce qu'il y a de visible renvoie à l'invisible d'où il émerge. Chaque toile est une présence forte, mais elle dit aussi le manque d'où elle naît. Un espace se fait et se défait qui existe autant dans les uvres que dans ce qui les sépare. En ce sens, la peinture de Fauchier ne peut pas vraiment être regardée de face et pour elle-même: elle appelle un regard de biais, furtif, latéral qui permet de saisir ce qui s'en absente, ce qui s'y défile. En regardant chaque toile, il faut aussi voir ce qui est dans les marges, dans l'intervalle, l'ouverture d'où elle sort. Un espace ne cesse de se faire et de se défaire. Serge Fauchier dit parfois aussi qu' «une peinture peint l'autre», ou encore qu'il peint en tenant compte des débords, des ombres, de ce qui habite les marges.

Ceci me ramène à une ancienne réflexion qu'avait déclenchée chez moi la parution en 1979 du livre de Ernst Gombrich The Sense of Order consacré à l'art décoratif et dont le sous-titre est « L'art auquel on ne fait pas attention».

Gombrich étudie dans ce livre les mécanismes perceptifs ( et, du côté des artistes décoratifs, les principes de production) à travers lesquels nous appréhendons ces arts décoratifs qui, par définition, font partie de notre environnement sans que nous fassions attention à eux, c'est à dire sans que nous les regardions de face, directement et attentivement. Cette étude conduisait Gombrich à nous faire redécouvrir la riche gamme de nos comportements perceptifs, qui ne se réduisent nullement à la perception recueillie et centrée mais intègrent les marges, le mouvement, le flou, le marginal et le latéral. J'étais d'autant plus sensible à cette approche que dès 1964 alors que j'étais étudiant, un cours sur la perception de ce psychologue et philosophe exceptionnel qu'était Gilbert Simondon m'avait fait découvrir les aspects «animaux» de la perception et en particulier de la perception latérale des mouvements, cette perception à 180° des signaux à valeur vitale que notre expression populaire «avoir des yeux derrière la tête» traduit si bien. La lecture de Gombrich et le souvenir du cours de Simondon m'ont conduit alors à m'interroger sur certains aspects de l'art contemporain, par exemple les Mariales ou les Tabulas de Hantaï, ou encore dans l'art cinétique, où ce qui est proposé à la vision du spectateur c'est une absence, un rien, ou bien des mouvements qui normalement sont perçus en vision latérale et marginale. Que se passe-t-il effectivement quand ce qui est central, c'est la marge? Quand ce qui est à voir c'est ce à quoi normalement on ne fait pas attention? Quand ce qui est à percevoir de face c'est le passage?

Je retrouve dans la peinture de Serge Fauchier exactement cette problématique, comme s'il s'agissait pour lui de rendre visible ce que nous ne voyons pas, de mettre en mouvement des manières de voir non orthodoxes, des «apparitions furtives qui se font dans les périphéries de la vision». Ecoutons- le encore: «peindre c'est rendre visible, donner apparence en figure ou forme à ce que nous connaissons sans pouvoir le nommer, à ce qui nous traverse, nous occupe parfois à notre insu et n'en est pas moins constitutif de nos vies. Peindre c'est donner à voir en portant depuis l'informe à notre regard ce que nous n'aurions pu envisager à aucun moment.»

Vient cependant une question: en quoi ce passage au centre de ce qui est dans les marges, cette venue au visible de l'invisible, cette venue à l'attention de «ce à quoi on ne fait pas attention» prend-t-il une valeur artistique ou esthétique particulière?

Artistiquement, je veux dire du point du vue du faire artistique et de ce qui l'inspire, l'entreprise s'inscrit sans difficulté dans une des visées les plus constantes de l'art: faire voir ce qui n'est pas vu, faire voir autrement, saisir ce que nous ne regardons pas ou le montrer de manière plus profonde, plus sensible, plus disponible.

En revanche du point de vue de la réception et de ce qui est donné comme expérience, la valeur d'une telle expérience demande à être plus longuement justifiée et donc expliquée.

D'une certaine manière en effet, nous opérons tous et continuellement des changements de registre et de perception: c'est précisément ce en quoi consiste la désorientation perceptive «poétique» particulière qui débouche sur une expérience esthétique, la remise en cause d'un registre de perception conventionnel ou adapté à des utilités. L'entrée dans le registre esthétique consiste précisément à suspendre l'adaptation perceptive, à «décrocher», à entrer dans une attitude nouvelle. C'est bien souvent cette seule expérience de désorientation que recherche l'art contemporain à travers des expériences légères et qui n'engagent à rien sinon un peu de dépaysement et de poésie. L'esthétique devient ainsi bien souvent un simple processus de distraction qui s'ouvre et se termine avec la distraction.

Par rapport à cette sorte d'expérience, la peinture de Serge Fauchier ouvre une expérience à la fois du même ordre et particulière: elle fait accéder à une manière particulièrement stable et approfondie de provoquer cette expérience. Son paradoxe est qu'elle demande une perception non distraite de la marge, une perception attentive de ces visions fugitives, de ces moments de vide et d'absence dont sortent les figures comme schèmes dynamiques, configurations temporelles de la peinture.

Serge Fauchier est très conscient de la difficulté de l'opération à laquelle il invite le regardeur et il se donne des aides dans l'opération. C'est ici que son emploi particulier de la couleur prend tout son sens. «La plupart des peintures, dit-il, ont été travaillées en rouge et en noir ou brun pour des questions de poids visuel nécessaire à ce que j'entreprends et de contraste que je désire très marqué avec le blanc. (...) Le rouge et les noirs ou bruns restent à leur place. Ce sont des couleurs dont la fixité et les aspects artificiels tiennent à distance toute tentative de connotation à caractère naturaliste.

Certes renaît indéfiniment, puisque attention il y a, la tentation de se concentrer sur la toile et d'y déchiffrer des formes identifiables, fussent-elles abstraites. On peut y voir des géométries, des architectures, des charpentes. J'ai moi-même parlé d'arabesques, d'anneaux, de halos, de jambages, d'arches.

Mais il faudrait idéalement que la série des peintures et l'effet de la couleur neutralisent ces références. Serge Fauchier le dit clairement: «je ne m'arrête pas toutefois à ces ressemblances qui s'opèrent sur le moment, au gré des errements de la mémoire. Elles se font souvent au biais d'une similitude de partie et l'évocation qui va s'ensuivre ne saurait se prolonger au-delà du temps de son constat. Ce qui m'importe bien plus, c'est justement que ces figures restent ouvertes pour ne retenir aucune des évocations suscitées...»

Il me reste à dire que cette sorte d'opération échappe presque complètement à une problématique qui serait tournée uniquement vers le questionnement de l'essence de la peinture. Elle relève bien plutôt des gestes de la poésie lorsqu'elle travaille les mots jusqu'à ce qu'ils retrouvent une étrangeté et un pouvoir de vie. Qu'on me permette ici de citer un extrait d'un entretien récent entre deux poètes Jean-Michel Maulpoix et Michel Deguy:

«J.-M.M.: La poésie est aussi une affaire d'il: il s'agit de distinguer pour écrire...Il y a un devoir de regard du poète, tel qu'il permet à la fois le rapprochement et la distinction...

M.D.: On pourrait ici rappeler Ponge, son attention précise, concise qui nomme les choses différemment: l'huître, le cageot, la bougie...Façon de faire face à la menace qui est de croire que les choses sont découpées à l'avance, que ce sont des objets. (...) Il y a l'avantage du percept ordinaire: le cageot n'est pas l'huître, mais la choséité à quoi le dire a affaire n'est pas prédécoupée en objet, et par conséquent le poème n'est pas comme une promenade dans le Jardin des Plantes où une étiquette est placée devant chaque chose. La chose, il faut 'se la découper', si j'ose dire, `il faut se la faire'...»

On entend, bien sûr, ici de nouveau l'écho de Mallarmé: «donner un sens plus pur aux mots de la tribu».

Il me semble que Serge Fauchier, poète solitaire, fait exactement cela en peinture.

Yves Michaud, Paris, le 8 mars 2004

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Extrait d'un entretien Pierre Manuel/ Serge Fauchier

publié par le CIAM Université de Toulouse Le Mirail en Mars 2004

exposition - Serge Fauchier «Sans Titre» -

Galerie d'Art Contemporain de l'U T M .

Extrait

...

P.M.: Un choix de couleurs très limité: le rouge; le noir; avec des variantes de rouge plus ou moins intenses ou de noirs tirant vers des bruns, par exemple. Et le blanc, dont le statut a récemment évolué de fond à celui de couleur, opérant sur le même plan que les autres couleurs. Pourquoi cette simplification extrême, alors que les couleurs par leur diversité et leurs variations, peuvent tant offrir?

S.F.: Malevitch disait que le noir c'est l'ombre, la nuit, donc le négatif de la couleur; le blanc c'est la lumière qui fait sourdre les couleurs; et le rouge à lui seul résume toutes les couleurs, comme en espagnol où «colorado» désigne en même temps le rouge de la terre et le coloré. Il y a aussi le fait que le rouge comme le noir sont des couleurs stables et les plus neutres possibles. Le bleu, le vert, le violet sont des couleurs qui bougent et qui induisent un espace connoté (la nature), trop loin de celui de la toile. Avec ces couleurs stables, qui ne dérivent pas hors de l'espace de la toile, je fixe un certain nombre de choses quitte à les transgresser ensuite. Ainsi je peux travailler des rouges ou des noirs qui vont vers le brun. Plutôt que «la» couleur, ce qui m'intéresse se sont les potentialités que comportent ces couleurs: trouver le point où le rouge reste rouge, mais à la suite d'un mélange, d'un déplacement. Quant au blanc, il subit tous les outrages, puisque les autres couleurs réagissent sur lui; il faut donc ne pas le laisser subir ces transformations involontaires mais lui imposer une forme, lui trouver une dynamique propre au regard des autres couleurs. G. Deleuze disait que faire de la peinture c'est «peindre des forces» ce qui définit mon travail, depuis l'époque où je faisais de grands arcs qui se rejoignaient au milieu de la toile, est un système de forces retenues, contenues. Un peu comme un animal tapi et prêt à bondir.

P.M.: Ces forces pourtant dessinent des formes qui sont extrêmement prégnantes dans ton travail. Ce fut, en 1995-1998, de grands arcs; ce sont aujourd'hui, des formes plus angulaires. Comment forces et formes s'articulent-elles?

S.F.: Je cherche un tracé ou une forme qui soit ni trop engageante ni trop dégageante. Sans doute, que l'on pourrait toujours se demander d'où elles viennent? De quel tréfonds de la mémoire elles sont les traces ou les symptômes? Mais cette interprétation ne m'importe pas. Même si je peux retrouver des éléments visuels antérieurs -charpentes ou lettrage- ce qui compte est d'arriver au moins de signification possible. Je refuse à l'inverse ce qui serait de l'ordre du hasard, comme dans la tache. La peinture, par ses formes, montre sa propre voie et je l'y accompagne. La distance est mince entre un trop vouloir qui ne pourrait qu'aboutir à un singulier qui s'affiche; et un trop peu vouloir qui laisserait le processus dicter ses formes et son résultat. Je ne veux montrer ni une qualité de couleur ni une qualité de forme: simplement de la pein-ture, une possibilité de peinture. Cela exige de ma part un niveau d'engagement très important et un niveau de désengagement égal.

P.M.: Décrivons rapidement ta manière de peindre: la toile est au sol; et avec une raclette de sérigraphe, tu déposes de la peinture tout autant que tu en enlèves. Tu la ramènes vers le centre autant que tu la repousses vers les bords, d'un même mouvement.

S.F.: l'utilisation de la raclette a commencé de façon épisodique en 94-95 pour faire varier le grain de la couleur, sa texture. Puis j'en ai fait un usage systématique depuis les années 1998: je voulais m'opposer à l'idée que peindre c'est marquer, alors qu'effacer c'est tout autant peindre, puisque l'effacement laisse un résidu. La raclette me permet aussi d'éviter une trop grande présence de la main. Elle m'oblige enfin à varier le degré de dilution, d'onctuosité et donc de séchage des couleurs. Il y a donc un jeu entre la peinture que j'étends de façon très rapide , très lisse et des couleurs qui, elles, sèchent bien plus lentement. J'évite toute référence à une gestualité exubérante ou même à une dimension tactile mais sans aller au bout d'une démarche strictement mécanique dont je serais totalement absent. C'est à quatre pattes, comme un rampant , que je dessines mes formes et mets en place les blancs et les réserves, loin donc de la posture d'un Soulages ou d'un Degottex qui peignent frontalement.

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Philippe Cyroulnik

texte publié en quatrième de couverture dans Au Revers de la Couleur

collection «LES AFFINITES» éditions Le 19 CRAC Montbéliard (janvier 2006)

Serge Fauchier, né en 1952, travaille à Perpignan où, depuis plus de trente ans, il vit au quotidien l'expérience d'une peinture tissée par les entrelacs du geste et de la couleur.

Celle-ci est tout entière concentrée sur l'équilibre toujours relancé du plein et du vide qui fait respirer les tableaux .Serge Fauchier met à contribution l'intensité des contrastes lumineux entre les pans non peints et ceux que dessine la couleur. Il construit un lieu où le tableau se constitue dans des agencements vifs et tendus, mais sans pathos. Sa peinture est ponctuée d'un très grand nombre de notes colorées à l'acrylique ou à l'huile sur des papiers de petit format qui fonctionnent comme des essais, des annotations picturales de la peinture en cours ou de celle qui pourrait advenir.

Car la peinture est une façon pour l'artiste, non seulement d'être au monde, mais surtout d'en penser et d'en éprouver un nouveau - surgi dans la confrontation sans cesse recommencée entre la main, le corps et la surface d'aventure réflexive et sensible qu'est le tableau.

Dans les replis et les suspens de sa peinture, Serge Fauchier écrit ce qui peut se lire comme un livre d'heure de sa pratique et de sa pensée: ses notes au gré des jours consignent une poïétique de la peinture, mariant une intelligence des choses à une appétence à donner forme.

Agrémenté de quelque notes colorées de l'artiste, ce livre est complété par une fine étude de Pierre Manuel qui témoigne de son intimité à l'uvre. L'uvre de Serge Fauchier a été présenté entre autre aux musées de Céret et de Collioure, au 19 Crac de Montbéliard, au Centre Georges Pompidou à Paris, au Capc de Bordeaux, au Château de Jau et dans les galeries Fournier à Paris, Al/ma à Montpellier et Jacques Girard à Toulouse.

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2004

Fondation du Château de JAU

CASES DE PENE

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"Sans Titre"

C.IA.M

Université de TOULOUSE LE MIRAIL

2005

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Galerie Jean Fournier

PARIS

1991

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Galerie Jean Fournier

PARIS

1995

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OEUVRES DANS LES COLLECTIONS PUBLIQUES

MACBA à Marseille

CAPC Musée d'Art contemporain à Bordeaux

Musée des Beaux Arts de Montréal (Quebec)

Musée National d'Art Moderne Centre Georges Pompidou

Le FNAC(Fond National d'Art Contemporain)

Musée de Céret

Musée de Sérignan

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2008

Galerie Jacques Girard

TOULOUSE

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2008

Galerie 16/10

AVIGNON

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Serge FAUCHIER : dossier à imprimer